LA VIE ERRANTE.
Le voyageur qui entre en Hongrie par la frontière germanique éprouve, dès qu'il a dépassé Bude-Pesth, une étrange surprise.
Est-il encore en Europe? N'est-il pas déjà en Asie? Il ne sait (1)...
A l'endroit où s'abaissent les derniers mamelons des Karpathes, montagnes boisées qu'habitent l'ours, le sanglier, le cerf et le chamois, commence une plaine immense qui décrit au
loin, comme l'Océan calme, une ligne vague sur l'azur du ciel. Fécondée par un grand fleuve, le Danube, et par cent rivières, elle s'avance, d'un côté, jusqu'aux frontières des
Principautés-Unies, et de l'autre, elle s'enfonce dans les terres transylvaines, qu'elle traverse jusqu'à Belgrade.
La Transylvanie est un pays tourmenté, pittoresque, placé pour ainsi dire à l'avant-garde de la Hongrie, autour duquel
s'arrondissent deux branches des Karpathes, la première longeant la Moldavie et la Valachie, la seconde formant la limite de la Hongrie proprement dite; l'une et
(I) Lisez le beau livre d'A. de Gérando, la Transylvanie et ses habitants, Ch. Ier».
l'autre se touchant, se réunissant sur la rive danubienne. Toute la Transylvanie est montagneuse. Il en est de même de la région
hongroise du nord.
Là, spécialement dans le comitat de Szepes, les monts, très riches en minerais de toute sorte, prennent le nom particulier de
Tatra. Immenses amas de roches, s'élevant à pic à des hauteurs de huit mille pieds, ils contiennent des sites aussi accidentés, aussi romantiques que les sites les plus vantés de la Suisse;
ruines de vieux châteaux, vallées
blondes ou verdissantes, forêts
toujours couronnées de feuillage, neiges éternelles, précipices béants, lacs bleus suspendus dans les airs; on rencontre là tous les spectacles grandioses, toute la colossale majesté des paysages
alpestres.
Une des branches de ce rameau descend, par échelons, vers la Tisza, et ses dernières collines, dont l'ensemble se nomme
Hegyalja, nourrissent ces vignes fameuses qui produisent le vin du cœur, le Tokaj.
Mais ce n'est point dans ces montagnes qu'est la véritable Hongrie. Ce n'est point non plus dans les sombres forêts qui bordent
sa petite mer intérieure, le joyeux lac Balaton.
Les régions hautes, les régions boisées sont plutôt slaves, roumaines, allemandes (ndlr: Ces ethnies sont arrivées par
vagues migratoires sur le sol hongrois -voir carte ethnique plus bas- notamment en ce qui concerne les Slaves et les Roumains après les guerres contre l'envahisseur turc.). La vraie
patrie des Magyars, c'est la plaine, le steppe asiatique, la Puszta.
De Pesth à la Transylvanie et de Munkàcz à Belgrade, la Puszta décrit une circonférence de plus de trois cents lieues. Aux
portes de la capitale, le long du Danube, elle prend le nom de Champ du Ràkos, —
nom cher au patriote hongrois ! — C'est sur ce sol sacré qu'aux temps glorieux où la patrie était libre, quand la présence personnelle aux diètes était pour tout homme
noble un droit et un devoir, c'est là que les chevaliers chrétiens se réunissaient à cheval, et, la main sur le sabre,
choisissaient pour roi le plus brave, votaient leurs lois, décrétaient la guerre : — tantôt le duel de l'indépendance contre l'Autriche, tantôt la croisade contre Mahomet. — Voilà pourquoi,
disais-je ailleurs (1), — voilà pourquoi ce Champ du Ràkos, silencieux et morne à cette heure, représente à lui seul, pour les enfants du peuple et les poètes, toute la sainte époque de
l'indépendance.
Cette terre que la charrue déchire maintenant, ils se souviennent qu'elle fut unie, inculte, mais bruyante et labourée par les
chevaux impatients des valeureux chevaliers d'autrefois. Quand ils la foulent, cette terre imprégnée de souvenirs, leurs pieds s'arrêtent, ils tressaillent , le sang bout dans leurs veines, ils
rêvent aux grands jours qui ne sont plus, ils pensent, ils espèrent... Servitude ! leur cria longtemps le vent qui souffle dans les herbes, sous lesquelles se sont effacées les traces des héros.
Mais l'écho ne répond-il pas : Liberté?...
Avancez au travers de la Puszta du centre et du midi. Si vous ne la trouvez pas changeante, comme la région des montagnes,
cependant elle ne vous paraîtra pas monotone, comme le désert. Ici, vous marchez sur le sable mouvant qui brille au soleil et produit le mirage; c'est le monde fantastique où de temps en temps
les yeux naïfs du paysan aperçoivent la rose sauvage des steppes, la fée du midi,
Delibàb.
Plus loin se déroulent de vastes champs de maïs et de blé, dont la brise incline et relève les opulents épis, et là bas
s'étendent d'immenses tapis verts et fleuris, pâturages inépuisables où paissent des vaches blanches aux mamelles rebondies, de grands bœufs aux cornes majestueuses,
(1) La Hongrie, son génie et sa mission, p. 103.
de petits chevaux de race tartare, dont beaucoup courent à travers la plaine, encore indomptés.
L'habitant de cette Puszta, qui servit durant tant de siècles de route aux invasions du Nord et de l'Orient, est le dernier venu
des Barbares. Sous ses petites maisons blanches, rangées en longue file, et qui ressemblent encore, de loin, à des tentes, il est resté campé depuis plus de mille ans, durant trois siècles
entiers, gardien de cette même chrétienté, dont il avait été jadis la terreur. Avec sa chemise aux manches flottantes et son large pantalon de toile frangé (galya), les bottes éperonnées aux
pieds, la bunda, la pelisse garnie intérieurement de peau de mouton, sur l'épaule, le bonnet noir en forme de shako ou le large chapeau rond sur la tête ; — vigoureusement constitué, agile autant
que fort, possédant d'ordinaire des traits réguliers, le nez long, le front haut, l'oeil étincelant, portant parfois les cheveux courts mais le plus souvent les laissant flotter sur ses épaules ,
la lèvre supérieure cachée sous d'épaisses moustaches qu'il n'oublie jamais de friser à la hussarde;
— le paysan hongrois, très différent en ceci de ses frères d'Occident, ressemble encore à ses ancêtres , et on le reconnaît,
rien qu'à l'entrevoir, à cheval, rapide comme le vent, ou debout, dans une majestueuse immobilité, pour le fils d'Arpad ou le compagnon d'armes de Hunyadi. Soldat, —il l'est pour ainsi dire de
nature, et nul au monde n'est plus ardent, plus brave à l'attaque,
— il est sans cesse prêt à combattre, dès que la patrie l'appelle. Quand la patrie reste muette, courbée sous le joug , lui, il
s'abandonne aux tendances contemplatives de sa nature orientale ; assis devant la porte de sa chaumière, la tête baissée ou le regard tourné vers l'horizon vague, il fume gravement sa pipe et
suit, sur les nuages qu'il répand autour de lui, le rêve de ce qui n'est plus... le rêve de ce qui sera.
Car il n'oublie rien, le paysan hongrois, et rien ne peut arracher de son cœur son idée fixe : la liberté de la patrie. La
tyrannie autrichienne tourne
autour de lui, l'enterre, le froisse : son
corps seul est atteint. L'employé du fisc lui parle allemand, qu'il sache cette langue ou l'ignore, il n'entend pas. En quelque idiome que ce soit, quelqu'un exprime-t-il qu'il compatit à sa
douleur secrète, qu'il admire, qu'il aime la Hongrie, le paysan comprend tout de suite, et le voyageur inconnu devient l'hôte, le fils de la maison. Un long cortége circule à travers le village,
précédant et suivant quelque empereur, à peine lève-t-il les yeux ; en ce grand jeune homme sombre, qui contempla les femmes fouettées et les hommes pendus, il ne reconnaît point le chef élu de
sa nation ; — « maudit, soit le dieu allemand ! « murmure-t-il entre ses dents, — et il reste immobile, la tête couverte. Parfois, le verre en main ou à coups de bâton, la police l'a contraint à
laisser s'échapper de ses lèvres un éljen! (vivat), désiré par le monarque. L'éljen glisse dans l'air comme une flèche et porte avec lui jusqu'aux oreilles souveraines une injure, une menace :
kiraly, le roi ! ou Kossuth, le gouverneur, ou encore a haza, la patrie !...
Le paysan hongrois, veuf de sa patrie, a deux choses pour se consoler : le vin et l'amour. Ses vins n'ont de rivaux que les vins
français et ses femmes brilleraient parmi les plus belles. Mais qu'au milieu des plus
joyeuses noces, la troupe de Bohémiens (czigany), retenue pour le bal, entonne la marche de Rakoczy, l'hymne national, tous, jusqu'au marié qui oublie son bonheur, tous
écoutent,
suivent avec une indicible émotion la grande épopée lyrique.. . La musique, — sans paroles, — jette le grand cri : Aux armes
!... car la Hongrie a assez souffert et pleuré !... Voici la marche des combats ! Voici bientôt le chant du triomphe !... C'est le moment de faire résonner l'éperon sur le sol et de figurer cette
danse virile qu'exécutaient, sur le champ de bataille, comme leurs ancêtres, le soir de la victoire , au milieu des cadavres ennemis, les hussards et les honvéds de 1848... Cependant l'air
triomphal s'est transformé en gémissements. L'ennemi est revenu plus nombreux et le droit a été écrasé par la force... Sous le poids de là réalité les fronts s'assombrissent, les yeux se tournent
vers l'immense plaine, et chacun se dit avec tristesse : — » Quel beau pays pourtant?... je m'y sens libre ! »
A suivre...
Extrait du livre "Le poète de la révolution hongroise Alexandre Petœfi " par Charles
Louis Chassin, Paris 1860.