Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Hongrie-Info

Le poète de la révolution hongroise Alexandre Petœfi par Charles Louis Chassin

23 Avril 2011 , Rédigé par Árpád Publié dans #Contes & Poèmes-Regék és versek

kispetofi.jpg

 

Je publie ici la préface d'un livre de 1860 dédié au grand poète magyar. Je compte partager avec vous plusieurs extraits au fil des mois.


 

Le poète de la révolution hongroise Alexandre Petœfi par Charles Louis Chassin, Paris 1860 (*)

 

 

 

Publiant, au mois de février 1857, quelques poésies d'Alexandre Petœfi dans la Libre Recherche, je disais:

« Voilà déjà presque une année que je vis avec ce poète. Reproduisant en langue française ses vers que ses compagnons d'armes m'apprenaient à épeler, je suis pour ainsi dire entré en relation intime avec lui; je l'ai étudié, je l'ai admiré, je l'ai aimé. Ses traits, si francs et si fiers, je les vois sans cesse se reproduire devant mes yeux. Je l'entends de son grand sabre heurtant le pavé de Bude-Pesth, appeler la jeunesse aux armes, comme au 15 mars 1848 ; je l'aperçois, le chant de guerre sur les lèvres, traversant les épais bataillons des Autrichiens et des Russes, à la droite du général Bem. Parfois il me semble que sa voix harmonieuse et brûlante résonne à mon oreille ; je me figure que sa main répond à
l'étreinte de ma main, que son cœur bat auprès de mon cœur, et qu'émus d'un même enthousiasme, nous nous pressons l'un contre l'autre, entonnant un hymne à la Vierge de nos rêves...

« Et pourtant, je ne l'ai pas connu, le cher poète. En juillet 1849, à la bataille de Segesvàr, la lance d'un cosaque l'a tué, dit-on, tué dans sa vingtsixième année, au moment même où, pour la gloire de sa patrie régénérée, s'épanouissait la fleur de son génie. Mais, au lendemain de cette puszta.jpgboucherie, où la masse étouffa l'héroïsme, où la force égorgea la justice, quand les femmes parcoururent la plaine ensanglantée, fouillant les monceaux de cadavres, isolant de la foule ceux qu'elles avaient aimés, nulle ne retrouva Petœfi. Aussi le peuple qui chante encore aujourd'hui ses chansons, le peuple dont il est né et pour lequel, lui, homme de plume, il se fit homme d'épée, le brave peuple de Hongrie ne veut pas croire que la terre ait osé reprendre sa dépouille mortelle, que le ciel inique ait ravi à la Patrie une âme si noble et la poésie de l'indépendance. Qu'au milieu du silence, semblable à l'éclair à travers les nuages, glisse un couplet de feu, aussitôt chacun s'écrie sous le chaume, dans la Puszta : « Vous voyez-bien que Petœfi n'est pas mort ! Ne reconnaissez-vous pas sa voix? »

« Je me plais à partager cette illusion des simples et j'aime à supposer que le poète-héros peut encore être célébré comme un vivant au lieu d'être pleuré comme un mort.

«Un jour prochain, j'essaierai de le faire connaître au public français... Sur sa vie, restée jusqu'à présent fort obscure pour les Hongrois eux-mêmes, j'ai pu recueillir un assez grand nombre de notes, fort précieuses et tout à fait inédites ; mais j'en attends encore d'autres, et je ne commencerai pas mon travail définitif avant d'avoir acquis la conviction qu'il né me reste plus rien à apprendre. »

Je tiens aujourd'hui la promesse, que je faisais il y a trois ans. N'y suis-je pas forcé? Voici l'Autriche qui se meurt, la Hongrie qui revit. Disparu la veille de la défaite, Petœfi doit réapparaître à la veille de la victoire. Il fut, il est encore le poète du combat, le poète de l'indépendance et de la Révolution.

L'Allemagne et l'Angleterre connaissent depuis dix ans le nom et les œuvres d'Alexandre Petœfi; elles comptent au nombre des plus grands poètes de l'Europe contemporaine le poète hongrois du vin et de l'amour, de la plaine et de la liberté. En France, Petœfi, cité pour la première fois dans une publication illustrée qui date de 1850 (1), a été ignoré du monde littéraire jusqu'au moment où de studieux jeunes gens, MM. Thalès Bernard et Desbordes-Valmore le révélèrent aux lecteurs de YAthenœum et de la Revue française. Deux intéressants articles que M. H. Valmore a eu le tort de publier dans un recueil protégé mais peu lu, et surtout le savant travail de



(1) La Hongrie ancienne et moderne.

M. Saint-René Taillandier, inséré le 15 avril 1860 dans la Revue des Deux Mondes, ont définitivement donné droit de cité" française au Tyrtée de la démocratie hongroise. M. Valmore l'a mis de pair avec les plus illustres chansonniers populaires de l'Europe moderne, l'estimant autant que Kœrner ou Giusti, que Burns ou Béranger. M. Saint-René Taillandier n'a pas craint de lui décerner une place d'honneur « parmi les maîtres de l'inspiration lyrique au xixe siècle. »

Ainsi, au moment même où commençait l'impression de ce livre, d'éminents critiques, ne connaissant pourtant que quelques-unes des poésies politiques de Petœfi et l'ignorant presque complètement comme citoyen et comme soldat, lui ont rendu la justice littéraire qui depuis douze ans lui était due. Je ne crains donc plus d'être taxé d'exagération par les indifférents qui auraient pu ne pas croire sur parole un Français racontant l'histoire d'un Hongrois, un prosateur obscur découvrant un poète, un démocrate louant un démocrate.

Ce livre a été écrit d'après des notes manuscrites plutôt que sur des documents déjà imprimés.

Soumise depuis douze ans au régime du sabre et de la censure la Hongrie n'a pas pu publier tout ce qu'elle savait, ni tout ce qu'elle pensait du poète de la révolution de 1848. Les biographies hongroises, contenues dans les Dictionnaires encyclopédiques, les notices le plus récemment imprimées dans le pays même, s'arrêtent toutes à la date où précisément éclatent et le génie du poète et le dévouement du patriote républicain. Elles ne m'ont guère fourni que des renseignements précis sur les débuts littéraires de petofi.jpgPetœfi et sur l'accueil fait à ses divers recueils de vers jusqu'à la fin de 1847.

 

La Vie d'un poète hongrois par le romancier Maurice Jokai, spirituel recueil des aventures de jeunesse du poète vagabond m'a été, je dois le reconnaître, d'une grande utilité. La plupart des faits qui s'y trouvent ont été vérifiés, avant d'être acceptés de la Nouvelle par l'Histoire, soit à l'aide des souvenirs personnels de plusieurs des amis de Petœfi, soit surtout au moyen des révélations du héros lui-même, trop franc pour être discret sur son propre compte.

 

Les traductions allemandes de MM. François Szarvady et Maurice Hartman, de M. Kertbeny, de plusieurs autres, contiennent des notices, sans doute fort précieuses , mais excessivement courtes ; la période révolutionnaire de la vie de Petœfi y est même à peine indiquée.

Mes notes les plus nombreuses et les plus sûres proviennent de deux sources. Les premières ont été réunies entre les mains de M. Michelet. Les secondes m'ont été fournies directement. De nobles proscrits et des dames d'un patriotisme vraiment sublime, se sont faits mes auxiliaires, et si des nécessités politiques, plus fortes que les convenances sociales, m'empêchent de citer les noms de tous et de toutes, je ne leur en suis pas moins reconnaissant de la
collaboration dont ils m'ont honoré avec tant de zèle et de délicatesse.

Une jeune dame, née anglaise, mais qui de cœur s'était déjà faite hongroise avant d'avoir épousé un proscrit, Mme la comtesse Alexandre Teleki, m'a livré l'inépuisable trésor de ses études profondes sur les poèmes du « cher poète. »

 

Le comte Teleki ayant été l'ami intime et le brave compagnon d'armes de l'illustre fils du cabaretier-boucher des steppes, on comprend que j'ai dû abuser de la bienveillance dont j'étais l'objet. Que Mme Teleki me le pardonne! Quelle me pardonne surtout d'avoir commis un acte de justice et d'indiscrétion, en la remerciant publiquement de la peine qu'elle a prise à me signaler les moindres inexactitudes de mes citations et à répondre à chacune de mes interminables questions sur le caractère et les divers épisodes de la vie du poète honvéd. Je lui suis redevable, en outre, de plusieurs admirables chansons de guerre et de vengeance, que l'on ne trouve imprimées, ni en hongrois, ni en allemand, et qui ont été traduites sur les seuls manuscrits de Petœfi qui aient été sauvés du désastre de Segesvàr.

Les documents que M. Michelet m'a confiés m'ont servi et pour raconter l'histoire particulière de mon héros, et pour grouper autour de ses poèmes et de ses actes, les sentiments et les événements dont ils étaient l'écho ou la préparation. Grâce aux manuscrits de Mme de G , il m'a été facile de caractériser la démocratie hongroise en même temps que le chansonnier républicain. Des renseignements, signés par des témoins oculaires, par des héros et par des héroïnes, m'ont mis à même de sonder la profondeur du erdelyterk.jpgmouvement populaire et de signaler le rôle important joué par les femmes dans la Révolution de 1848.

 

Il est malheureux pour la Hongrie que de grands travaux, qui ne souffrent pas d'interruption, aient obligé mon cher maître à ne pas utiliser lui-même toutes ces notes, avec tant de patience, avec tant d'art recueillies. 11 en eût fait quelque immortel chef-d'œuvre comme la Légende de Kosciusko. Puisse-t-il, en lisant cette étude sur le Poète de la révolution hongroise, ne point se repentir de m'avoir abandonné le soin d'écrire immédiatement un livre qu'il aurait tôt ou tard trouvé le temps de composer lui-même et de signer de son grand nom !


Je n'oublierai pas non plus de remercier un jeune poète hongrois, M. Jambor, de m'avoir signalé quelques-unes des chansons de son confrère et de m'avoir donné plusieurs indications, que je n'ai point négligées, sur la vie littéraire en Hongrie. Je dois à mon ami, le général Czetz, l'un des aides de camp les plus distingués du général Bem, son bel ouvrage militaire sur les Campagnes de Transylvanie, et de nombreuses notes verbales ou manuscrites.

 

Les récits du général Klapka, reproduits en langue française dans la Libre Recherche (1857) m'ont été d'une grande utilité, ainsi que l'Histoire politique de la Révolution de Hongrie, à laquelle j'ai collaboré avec M. Daniel Irànyi. M. Irànyi, et par les renseignements qu'il a fournis à M. Michelet, et par ceux dont il m'a gratifié moi-même, m'a beaucoup aidé à comprendre et à apprécier le héros de génie, dont il fut le camarade et le coreligionnaire. Enfin l'éminent publiciste hongrois, allemand, français, M. J. E. Horn mérite mes plus vifs remerciements pour l'inépuisable complaisance avec laquelle il a mis à ma disposition sa riche bibliothèque, ses souvenirs et sa science, plus riches encore.

La vie d'Alexandre Petœfi, quoique si courte, — vingt-six ans à peine! — peut être divisée en deux périodes distinctes. Durant la première, de 1823 à 1847, écolier, soldat, étudiant, acteur, scribe et traducteur, le poète mène l'existence la plus misérable, la plus vagabonde, et à force de souffrir du corps et du cœur, il trouve la gloire. Durant la seconde, de 1847 à 1849, heureux matériellement et moralement, on le voit, quittant le doux nid d'amour qu'il s'est construit, renonçant aux joies égoïstes de la renommée acquise, se précipiter dans la révolution, et, chantant à la fois l'indépendance de sa patrie et la république universelle, brandir le sabre, courir bravement vers la mort.

Je n'ai point isolé cette vie héroïque de l'œuvre de Petœfi. Les poèmes préparant ou prouvant les actes, je les ai mêlés les uns aux autres. De la sorte, c'est le plus souvent Petœfi qui se raconte lui-même, et je ne suis que son commentateur fidèle et son enthousiaste témoin.

Afin- de conserver à ses poèmes au moins leur mouvement lyrique, puisque la forme hongroise devait disparaître sous la forme française, j'ai cru devoir les figurer en vers sans rimes, plus exacts que les vers rimés et moins différents des originaux que les lignes sans rythme d'une prose atilla.jpgphotographique. Dans le but de rendre aux actions du héros, comme à ses chants de guerre, leur véritable importance patriotique ou révolutionnaire, je me suis étudié à les mêler aux événements, qu'ils ont provoqués ou desquels ils sont issus.

De la sorte, la biographie d'Alexandre Petœfi est devenue, en sa première moitié, le roman historique de la vie artistique et populaire en Hongrie ; dans sa seconde partie, l'histoire poétique, intime, si l'on peut dire, de la démocratie hongroise. Pour tout exprimer d'un mot, j'ai essayé de faire revivre à la fois le poète et le héros, l'œuvre et l'homme, le patriote et la patrie, le républicain et la république rêvée.

Petœfi, — les critiques littéraires d'Allemagne, d'Angleterre et de France, Vont très bien compris, — est l'expression la plus éclatante et la plus vraie de l'esprit hongrois. On verra dans ce petit livre combien est démocratique l'ardent esprit des fils d'Arpad, des petits-fils d'Attila; et comment de cette Hongrie, si souvent accusée d'être aristocratico-constitutionnelle, se dégageait naturellement une Hongrie républicaine, lorsque l'autocrate russe se réunit au despote autrichien pour étouffer du même coup une nationalité vivante et l'avenir en son germe.

Par les idées dont il se fit l'apôtre, comme par la mort dont, assure-t-on, il mourut, Petœfi mérite, non seulement d'être présenté au public comme un poète de génie et l'un des révélateurs de sa patrie méconnue, mais aussi d'être offert en exemple à la jeunesse universelle. Sans doute, ni la jeunesse d'Italie, qui combat sous les ordres de Garibaldi, ni celle de Hongrie, qui se montre aujourd'hui même aussi courageuse qu'en 1848, n'ont besoin qu'on les excite à l'action. Mais si on a vu, en d'autres pays, des générations nouvelles naître et grandir sans paraître s'inquiéter de ce que sont devenues la vérité, la liberté, la justice, n'est-il pas nécessaire de leur rappeler sans cesse et quand même qu'elles auraient dû, pour des idées, vivre et, s'il l'eût fallu, mourir?

 

(A suivre...)

 

 

Comme ces quelques lignes le prouvent il fut un temps où la France louait le courage et le désir d'indépendance de la Hongrie. Une époque où la vision du peuple français et de son élite n'était pas déformée par les mensonges slaves...

 

 

(*) J'ai laissé l'orthographe de l'époque, c'est à dire Petœfi,  qui est judicieuse puisqu'elle permet aux francophones de bien prononcer Peteufi et non Petofi. La lettre "  õ"   se prononçant  "  eu"   en hongrois.

 


Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article